Sources :
Bibliothèque nationale de France et divers

LES DÉCORATIONS, LA PRESSE ET LES MÉDIAS

Compilation, non exhaustive, sur les petites et grandes "histoires" des décorations à travers la presse et les médias.

 

 

- o - o - o -

 

 

LES ANNALES POLITIQUES ET LITTÉRAIRES
Revue populaire paraissant le dimanche
N° 705 du 27 décembre 1896

PROPOS FANTAISISTES

UNE NOUVELLE DÉCORATION

Paris est une drôle de ville, tout de même : les meilleurs amis restent quelquefois des années sans se rencontrer, et puis, tout à coup, dans la même semaine, on a l'occasion de se voir trois ou quatre fois et de se serrer la main dans les endroits les plus diffus de la capitale.

Je n'avais pas rencontré Félix Faure depuis cet été. Or, lundi, en entrant chez Jansen, rue Royale, je me cogne sur notre Président, qui venait se commander un nouveau mobilier pour sa villa du Havre. Mercredi, remontant les Champs-Elysées, je m'entends héler par quelqu'un dans une voiture ; je me retourne, et je reconnais le premier magistrat de notre République.

Hier soir, au Moulin-Rouge, où je n'avais pas mis les pieds depuis près d'un an, la première figure de connaissance qui frappe mes regards, vous l'avez deviné, c'est celle de notre très sympathique Félix. Le Président m'invita à m'asseoir à sa table. La conversation, ainsi qu'il arrive souvent en cette saison, tomba sur les prochaines décorations.

Félix Faure, qui est, à ses moments, un fort spirituel causeur, me conta, avec un désespoir comique, l'incroyable tracasserie que peuvent procurer à un Président de la République les approches d'un 14 juillet ou d'un 1er janvier.

— Tous les Havrais, mon pauvre ami, tous les Havrais sans exception m'écrivent chaque jour une lettre pour me recommander leur décoration !... C'est à devenir fou !.... Quelques-uns, petits commerçants ou humbles commis, se contenteraient, à la rigueur, du Mérite agricole ou des palmes académiques ! Les autres comptent fermement sur la Légion d'honneur... Ah ! tous ces gens-là seront bien stupéfaits à la fin du mois, quand ils consulteront l'Officiel !

— Quels titres invoquent-ils ?

— Aucun !..... Les uns se disent mes anciens amis, mes anciens camarades, d'autres mes anciens clients, mes anciens fournisseurs... Il y en a même un qui invoque, comme seul mérite, d'avoir bu avec moi plus de deux cents bitter-groseille blanche. ( Le bitter-groseille blanche était jadis l'apéritif favori de notre Président. )

Félix Faure me confia, en outre, un projet qu'on étudie en ce moment et qui pourrait bien recevoir sa solution définitive, un de ces jours. Ce serait de mettre une décoration à la disposition de chaque ministère. Il y aurait ainsi l'Ordre du Mérite Postal et Télégraphique, l'Ordre du Mérite Maritime, l'Ordre du Mérite Religieux, l'Ordre du Mérite Artistique, l'Ordre du Mérite Financier, etc., etc. Sans compter que, plus tard, si cela ne suffisait pas, rien n'empêcherait de créer des Sous-Ordres pour des Sous-Mérites spéciaux.

— Qu'en pensez-vous, mon cher Allais ?

— Mon Dieu, monsieur le président, puisque vous me demandez mon avis, je vous dirai que j'ai, à ce sujet un projet tout prêt, excellent, je pense, et de nature à assouvir les plus terribles soifs d'honneur.

— Parlez, fit Félix intéressé.

— A votre place je fonderais l'Ordre du Mérite Personnel, un Ordre que chacun s'attribuerait à soi-même, selon la valeur qu'il s'accorde. La couleur des rubans, rosettes, cordons, etc., de cet Ordre, serait laissée au choix et au goût de ces auto-décorés qui pourraient ainsi l'harmoniser au teint de leur physionomie et à la nuance de leurs vêtements. Mon projet a, en outre, cela d'excellent, qu'il supprime toute reconnaissance envers le Pouvoir.

— Excellente idée, excellente idée ! J'ai bien envie d'essayer votre projet au Havre mais il n'y aurait jamais assez de ruban dans les magasins de la ville.

Et le chef du Pouvoir exécutif eut un geste de découragement.

Alphonse Allais.

 

 

 


 

 

 

France phaléristique vous propose un extrait d'un débat de la chambre des députés sur le budget de la Légion d'honneur, en 1902. Comme l'on pourra aisément le constater à la lecture des lignes suivantes, le sujet des décorations était particulièrement sensible à l'époque et donnait lieu à quelques savoureuses réparties et dénonciations des abus. Bien que ce compte rendu parlementaire ne relève pas directement de la presse, il méritait cependant d'être proposé aux lecteurs dans cette page.

JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Débats parlementaires - Chambre des députés
12 février 1902 - Page 591

CHAMBRE DES DÉPUTÉS – 2e Séance du 11 février 1902

Amiral Henri Rieunier

[...]

M. le président. — Nous passons au budget de la Légion d'honneur.
La parole est à M. Rieunier.

M. l'amiral Rieunier. — Messieurs, j'ai pris la parole au mois de décembre 1900, à l'occasion de la discussion du budget de 1901, sur les affaires concernant la Légion d'honneur. Le rapport si clair, si honnête de M. Dujardin-Beaumetz m'avait engagé à appuyer les considérations qu'il émettait sur les abus auxquels donnait lieu trop souvent l'attribution des divers grades dans la Légion d'honneur et à combattre ces nombreux abus. Je serai très bref et mes observations auront trait aussi aux propositions que j'avais résumées à la fin de ce discours.

L'honorable rapporteur M. Le Moigne a donné une énumération très complète des récompenses nationales que l'on a le droit de porter. Ce travail a été fait d'une manière très complète et il a été difficile à établir. « Les récompenses nationales, dit-il, qui donnent à leurs titulaires le droit de porter des insignes honorifiques, deviennent de jour en jour plus nombreuses, et il n'est pas facile d'en établir la liste complète. En dehors des ordres étrangers, dont un grand nombre de nos concitoyens sont gratifiés, nous nous bornerons à mentionner parmi ceux dont le port est autorisé :
– 1° La Légion d'honneur, créée en 1802 ;
– 2° La Médaille militaire, créée en 1852 ;
– 3° Les médailles commémoratives, au nombre de douze : Crimée, Baltique, Sainte-Hélène, Italie, Chine (1861), Mexique, Mentana, Tonkin, Madagascar (1886), Dahomey, Coloniale, Madagascar (1895) ;
Il y a eu depuis diverses médailles qui ont été accordées pour récompenser des explorateurs à la suite des expéditions faites en Afrique.

Je vous demande pardon de donner cet exposé ; mais il est très intéressant de l'avoir à un moment donné, si on voulait le retrouver, on ne saurait pas où le chercher ; en le donnant dans mon discours, je crois que je satisferai beaucoup de personnes.

Il y a enfin les ordres coloniaux, savoir :
– L'ordre royal du Cambodge, fondé par le roi Norodom, le 1er janvier 1865, reconnu par le Gouvernement français en 1868 ;
– L'ordre du Dragon de l'Annam, fondé en 1885 par Thuia Thiea hung van Hoang dé ché Viet, empereur d'Annam, et reconnu en 1886. Il était autrefois divisé en Annam civil et Annam militaire, différenciés par la couleur du ruban ; mais un décret du 5 décembre 1898, a supprimé cette différence ;
– L'ordre du Nichan el Anouar, fondé le 1er mars 1888 par Ahmed ben Mohamed, sultan souverain de Tadjourah et reconnu en 1888 ; comme pour le précédent, les deux rubans de l'origine ont été fondus en un seul ;
– L'ordre de l'Etoile noire du Bénin, fondé en 1892 par Toffa, roi à Porto-Novo ( Dahomey ) reconnu en 1894. Toffa est un petit roitelet nègre qui se trouve sous notre protectorat au sud du Dahomey ; on lui a fait créer un ordre aussi complet que celui de la Légion d'honneur et on donne comme récompense à des officiers généraux qui ont servi avec la plus grande distinction au Tonkin, mais qui n'ont jamais mis les pieds au Dahomey, des croix d'officier ou des grand-croix de cet ordre.

M. Allemane. — Cela ne fait de mal à personne !

M. l'amiral Rieunier. — C'est ridicule et je ne saurais trop m'élever contre une pareille pratique.

« Il y a ensuite l'ordre de l'Etoile d'Anjouan, fondé le 18 juin 1892, par Saïd Mohamed, sultan d'Anjouan, reconnu en 1892. » Vous le voyez, il y a là toute une série d'ordres ; il a été nécessaire de les soumettre à une réglementation précise pour les reconnaître et régulariser leur distribution. Cette réglementation résulte d'un décret du 10 mai 1896 ; pour remédier au nombre considérable des décorations, on a attribué au grade de chevalier la moitié du nombre de croix d'officiers accordées aux troupes coloniales. Les nominations, comme vous le voyez, peuvent être faites indistinctement dans ces différents ordres et on attribue des grades à des personnes qui n'ont même jamais visité les pays auxquels ces ordres appartiennent.

Le décret du 10 mai 1896 a réservé d'une manière toute particulière au chef de l'Etat, à M. le Président de la République, le droit accorder ces décorations ; je ne m'élèverai pas contre cette décision, elle ne peut que donner plus de valeur aux distinctions honorifiques. Quant à l'ordre du Nichan-Iftikar de Tunis, il n'a pas cessé d'être considéré comme un ordre étranger, probablement parce que les affaires étrangères sont à la tête de la régence et y ont un résident.

Nous arrivons enfin aux palmes académiques données par le ministère de l'instruction publique. Je ne parlerai pas de l'abus qui en a été fait tous les ans ; en ce moment même, une foule de personnes attendent la promotion de l'année 1902 à l'occasion du jour de l'an. Dans quelques jours nous allons voir les colonnes du Journal officiel inondées de décorations données à des personnes qui n'appartiennent pas à l'Université. Là encore il y a un abus à réprimer, et c'est pour m'élever contre cet abus que je suis monté à la tribune. Il faudrait une réglementation nouvelle et réserver ces récompenses au seul personnel de l'instruction publique. A l'instruction publique, il y a encore des médailles d'argent et de bronze accordées aux instituteurs.

Enfin nous avons l'ordre du Mérite agricole, qui a été créé le 7 juillet 1883 ; il n'était d'abord composé que de chevaliers ; on y a ajouté le grade d'officier et tout récemment même, celui de commandeur. Pourquoi pas aussi les grades de grand officier et de grand croix ? Cet ordre donne lieu à de singulières attributions ; on récompense des amiraux en leur conférant le Mérite agricole. On leur donne d'emblée le grade d'officier ou de commandeur de cet ordre.

M. Maurice Berteaux. — Parce qu'ils labourent la plaine humide ! ( On rit. )

M. l'amiral Rieunier. — Non ; mais un proverbe anglais dit en parlant de choses difficiles à obtenir à bord d'un navire : « Ils ont fait pousser des groseilliers dans les hunes ! » Il faut croire que ces amiraux ou autres commandants français se seront ainsi livrés à cette culture pour se voir décerner des croix du Mérite agricole.

Il y a également des distinctions qui sont décernées par le ministère de l'intérieur, à la suite de nombreux actes de dévouement. L'origine de ces décorations remonte à une époque relativement récente. Tout le monde est partisan du maintien de ces médailles, car bien des gens sont encouragés à accomplir des actes de courage par l'espoir d'obtenir ce petit ruban tricolore. Nous devons tous nous incliner devant la médaille de sauvetage et en respecter l'institution.

Nous avons aussi les médailles de la mutualité, en or, en argent et en bronze ; l'institution date de 1852 ; le ruban peut en être porté à la boutonnière depuis 1898. On ne saurait trop encourager les décorations comme celles-là ; car la mutualité au lieu d'accoutumer l'individu à attendre de l'Etat tous les bienfaits, encourage l'initiative privée.

Nous trouvons encore la médaille des épidémies en or, en vermeil et en argent ; la médaille du service pénitentiaire, la médaille du service vicinal, la médaille des sapeurs-pompiers.

Il existe encore les distinctions décernées par le ministère des finances, savoir ; la médaille douanière qui date du 15 juin 1894 et la médaille des contributions indirectes ; les médailles accordées par le ministère du commerce, c'est-à-dire la médaille du travail, qui comporte le port d'insignes à la boutonnière ( argent, suspendue à un ruban tricolore disposé horizontalement ). Nous avons vu que l'attribution de trois de ces médailles avait donné lieu à une interpellation ; après les avoir accordées à trois ouvriers laborieux, on les leur a retirées. Je demanderai à mon tour qu'il soit fait une enquête et qu'on retire les croix de la Légion d'honneur qui ont été décernées sans raison.

En résumé, la Légion d'honneur, la Médaille militaire, 7 médailles commémoratives d'un caractère uniquement militaire, les palmes académiques réservées au corps enseignant, les médailles de dévouement et de mutualité, au total, 12 insignes honorifiques, tous, sauf la Légion d'honneur, décernés soit pour faits de guerre, soit pour actes de dévouement, voilà le legs du passé.

Depuis trente ans, nous y avons ajouté vingt catégories nouvelles de récompenses, de distinctions honorifiques, civiles pour la plupart, et peut-être verrons-nous bientôt d'autres créations. La Chambre actuelle a été en effet saisie de propositions, pour la médaille commémorative de 1870, la médaille des blessés de guerre, la médaille du mérite ou du zèle militaire, destinée à la réserve et à l'armée territoriale, un ordre du mérite industriel et commercial, enfin la médaille d'honneur aux marins français, — c'est une proposition de notre collègue M. Suchetet ; on a mis ainsi les marins qui sont les travailleurs de la mer, au niveau des travailleurs de la terre, — une médaille commémorative de Belfort, une autre de l'expédition de Chine ; et il y en aura certainement beaucoup encore.

Que ressort-il de tout cela, sinon un désir immodéré de récompenses ? Le Gouvernement ne devrait-il pas avoir pour devoir de refréner ce désir immodéré au lieu de l'encourager ? Il faut en enrayer le développement qui est excessif ; on fait ainsi faire fausse route à l'esprit français. Ce n'est pas aux commissions de la Chambre à porter un remède à cette situation, c'est au Gouvernement de conserver surtout à la Légion d'honneur tout son prestige aux yeux des Français et de ne pas abuser des autres récompenses honorifiques pour ne pas les discréditer ; avec des commissions il y aurait certainement des surenchères et des demandes qui subiraient un contrôle inefficace. M. le rapporteur dit, ce qui est bien vrai : « Il est si doux de récompenser, surtout quand cela ne coûte rien à personne. »

Il faut savoir résister à ces demandes qui sont constamment renouvelées, entre autres pour les troupes de la réserve et de l'armée territoriale. Enfin il convient d'examiner dans quelles conditions ont été accordées, depuis l'année dernière, les récompenses de la Légion d'honneur.

Peut-on espérer que les faits énoncés dans le rapport de l'année dernière, que les scandales que j'avais signalés de mon côté, aient amené à plus de justice et d'équité les hommes qui sont à la tête du Gouvernement d'action républicaine ? Car ce n'est plus à la défensive qu'ils comptent s'astreindre. Ce n'est pas comme certaines personnalités de ce côté de la Chambre ( L'extrême gauche ), qui veulent réduire désormais notre marine à un rôle purement défensif par la suppression de tout cuirassement, singulière manière de préparer la victoire.

M. Allemane. — Voulez-vous me permettre une observation ?

M. l'amiral Rieunier. — Volontiers.

M. Allemane. — Je vous ai entendu dire que cela ne coûtait rien. Je vous demande pardon. Il y a des gens qui reçoivent une pension de 3,000 fr. parce qu'ils sont grand-croix, d'autres 2,000 fr. parce qu'ils sont commandeurs. On fait de cela une question d'honneur, de récompense, etc. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que je pense de tous ces colifichets ; mais si, par exemple, au lieu de donner 3,000 fr.,  2,000 fr., ou moins encore aux officiers, on se contentait d'un maximum de 250 fr., somme que l'on donne aux chevaliers, nous ferions une économie de 1,083,000 francs. Cela en vaut la peine.

M. l'amiral Rieunier. — Faites-en la proposition. Vous verrez si la Chambre la votera.

M. Julien Goujon ( Seine-Inférieure). — Si l'on réduisait de moitié votre traitement de député, monsieur Allemane.

M. l'amiral Rieunier. — Ce que M. le rapporteur a dit est parfaitement exact : « Il est si doux de récompenser, surtout quand cela ne coûte rien à personne. » Que de dépenses faites-vous qui sont inutiles à côté de cette dépense-là  ! Tout ce qui a été dit à cette tribune n'a arrêté en rien les mauvaises habitudes des membres du Gouvernement. Des nominations scandaleuses, contraires aux règles, ont été faites avec la plus grande désinvolture et au mépris des titres de nombreux et dévoués serviteurs plus méritants. Des membres du Gouvernement ont été les principaux auteurs de ces abus ; alors qu'au contraire, ils auraient dû être les premiers à conserver à cette institution tout ce qui en constitue la valeur et la beauté aux yeux du pays, ils ont continué ces errements fâcheux.

Le choix des personnes entrant dans cette phalange devrait toujours rester à l'abri des critiques. Dans mon discours, il avait été sommairement défini, afin que désormais toute suspicion fût écartée. Appel était même fait à M. le garde des sceaux, présent à la séance, pour qu'il fit connaître son opinion à l'égard de ma proposition. Mes sentiments s'étaient trouvés d'accord — j'avais eu cette bonne fortune — avec ceux qu'exprimait l'honorable M. Dujardin-Beaumetz dans son rapport remarquable sur le budget de la Légion d'honneur.

Le mutisme de M. le garde des sceaux mériterait d'être expliqué aujourd'hui, car, sur l'observation que je lui en faisais, il se contenta de répondre qu'à cause du tumulte il n'avait rien entendu de mon discours ; mais qu'il faisait des réserves. Voici ses propres paroles : « J'ai été mis dans l'impossibilité absolue d'entendre ce qui a été dit à la tribune ; je fais, par conséquent, réserve des droits du Gouvernement et je ne crois que personne ne pourra faire état de ce qui a été dit, la discussion étant restée forcement unilatérale. » Mais le bruit occasionné par mon discours doit avoir cessé d'assourdir les oreilles de M. le garde des sceaux. Il serait donc intéressant de connaître ces réserves, maintenant qu'il doit posséder tous ses esprits.

M. le garde des sceaux. — Je vous écoute avec attention.

M. l'amiral Rieunier. — Est-ce parce qu'il approuve tous les abus qu'il s'est tu ? Et en attendant la discussion intéressante à laquelle ma proposition de loi ayant pour objet de donner au conseil de l'ordre de la Légion d'honneur des pouvoirs effectifs de contrôle et de censure, assurant les garanties indispensables aux admissions et aux promotions, et permettant l'exclusion et la déchéance de toute personne indigne, non seulement de l'ordre de la Légion d'honneur mais des autres distinctions honorifiques, en attendant, dis-je, cette discussion, il me sera bien permis de rechercher quelles peuvent être ces réserves, de quelle nature elles sont, et quelle en est la portée exacte aux yeux des membres du Gouvernement actuel.

Parmi les nominations les plus critiquables, depuis de longues années, se trouvent des nominations dues aux membres du gouvernement dit de défense républicaine. Tel ministre aurait aussi pesé d'une façon regrettable auprès de la grande chancellerie pour obtenir des nominations tout aussi imméritées que d'autres, arrachées de la même manière par son prédécesseur. Tout récemment encore, le fait c'est produit. Et combien de cas analogues ne s'est-il pas présenté pour d'autres départements ministériels ? Ce genre de favoritisme est comme un défi à l'opinion ; il est une grande cause de démoralisation, il doit cesser au plus vite.

Il n'est pas nécessaire non plus de remettre au jour le nom de tel industriel dont la décoration amena, il y a quelques mois, une interpellation démontrant les trop grandes complaisances de la part d'un membre du Gouvernement. Je pourrais en citer d'autres, l'un légendaire dans l'ouest de la France. L'Exposition universelle de 1900 a occasionné un débordement inouï de demandes de décorations. Aux yeux de certains commerçants ou industriels, l'importance capitale d'être ou de ne pas être décoré se comprend, avec la rivalité ardente qui existe dans l'industrie ou dans le commerce, non seulement de la part de nos nationaux, mais aussi de celle de l'étranger. Les titres des candidats sont peut-être plus difficiles à bien peser qu'en temps ordinaire ; mais l'application stricte de sentiments d'équité, de bonne foi, sans parti pris quelconque, aurait bien simplifié, s'ils l'avaient voulu, la tâche des ministres. L'impartialité devait surtout sauter aux yeux de tous les intéressés : elle eût désarmé bien des critiques, éteint des jalousies ardentes et fait cesser surtout beaucoup de compétitions.

Cependant, au moment même où je prononçais mon discours à la Chambre, le Journal officiel du 18 décembre donnait une liste de promotions faites sur la proposition du ministre qui avait été interpellé. Cette liste renfermait des noms que l'on affirmait ne pas devoir faire partie d'une Légion d'honneur quelconque. On se demandait comment, dans l'énumération des titres, pour justifier à cette haute distinction, on n'annonçait pas les qualités ou les services qui auraient permis au conseil de l'ordre de faire effacer certaines propositions douteuses. Serait-ce parce que l'on aurait craint d'enlever quelque peu de leur valeur à l'énoncé des titres à insérer au Journal officiel ?

Je pourrais citer tel cas de personnes bien connues. Aujourd'hui, à moins qu'un candidat ait un casier judiciaire chargé, le conseil de l'ordre doit décorer les personnes proposées par les ministres, s'ils insistent vivement, et ils ne se privent pas, vous le savez. Voilà les choix faits par nos ministres, quand ils sont livrés à leurs inspirations. ( Très bien ! très bien ! sur divers bancs. — Rumeurs sur d'autres. )

M. le ministre du commerce, pour accorder à bon escient une médaille bien gagnée par trois ouvriers laborieux, ayant près ou plus de quarante ans de services loyaux et dévoués, a fait recommencer trois fois la même enquête. Il a voulu leur retirer, malgré ces longs services, leur médaille quoiqu'elle leur ait déjà été délivrée. Vous le voyez, messieurs, il n'est pas possible de ne pas rechercher pour les personnes décorées de la Légion d'honneur, à l'occasion de l'Exposition de 1900, si telle ou telle personne est ou non indigne de porter la Légion d'honneur. Nous assistons à des renouvellements de virginité, d'honnêteté au Tonkin. ( Exclamations. )

Je ne vois pas d'autre moyen d'arrêter ces nominations scandaleuses, favorisées par les ministres actuels. Il faut sauver les gens d'honneur de ces contacts fâcheux au moyen d'enquêtes. ( Très bien ! très bien ! à droite. )

Il convient aussi de faire une remarque importante à l'occasion des décorations concédées par un vote du Parlement pour récompenser les exposants de l'année 1900. C'est que les responsabilités de la grande chancellerie et du conseil de l'ordre ont été écartées. Il appartenait donc aux ministres d'être plus scrupuleux dans leurs choix : c'est ce qu'ils n'ont pas fait. On ne pourrait laisser à un homme, s'il était indigne, sa décoration. Pendant qu'un sénateur, non pas seulement élevé sur les genoux de l'Eglise, mais dans son giron, puisqu'il a porté la soutane et a été tonsuré, était ministre de l'instruction publique, on a fait connaître à cette tribune, dans le cours de cette législature, les désordres qui régnaient dans ce ministère. ( Réclamations à gauche. )

M. Lauraine. — Vous interpellez les ministres quatre ans après leur démission !

M. le président. — Je vous prie de pas mettre en cause un sénateur qui n'est pas présent pour répondre, et surtout sous cette forme. ( Très bien ! très bien ! )

M. l'amiral Rieunier. — Il me semble que j'ai le droit de m'expliquer du haut de la tribune alors surtout que j'ai été autrefois pris à partie.

M. le président. — Dans tous les cas, je vous prie de vous exprimer en d'autres termes.

M. l'amiral Rieunier. — Il y a des compétiteurs nombreux pour trouver, dit-on, à se procurer...

A gauche. — Le budget !

M. l'amiral Rieunier. — Je suis dans le budget... pour trouver, dis-je, le ruban violet, dans les couloirs, à des prix modérés. Mais le Tonkin continue à être un vrai pays de pépites d'or ; car non seulement on y envoie des hommes nouvellement décorés, mais les journaux d'il y a deux ou trois jours annoncent que ces personnes sont déjà éclipsées par la faveur inexplicable accordée par le ministre des colonies à un de nos collègues démissionnaire, qui va y cacher son bonheur en grignotant d'emblée 18 à 20,000 fr. ( Exclamations à gauche. )

M. le président. — Amiral, nous ne sommes plus dans la question.

M. l'amiral Rieunier. — Je dis que quand nous voyons un ancien collègue envoyé au Tonkin avec des appointements de 18 à 20,000 fr., c'est scandaleux.

M. Prache. — C'est un double maçon, celui-là.

M. le président. — Ne faisons pas de personnalités, messieurs, je vous en prie.

M. l'amiral Rieunier. — A la marine encore, il y a à peine un mois, un autre abus a été signalé. Le ministre s'est rendu coupable de ce grand scandale, en nommant chevalier de la Légion d'honneur un officier assimilé. Cette nomination n'a été obtenue qu'au prix de démarches réitérées auprès de la grande chancellerie.

M. Jourde. — On ne peut pas parler, à la tribune et en des termes semblables, des décorations accordées à nos officiers.

M. l'amiral Rieunier. — Si, on peut le faire en présence d'abus comme ceux-là.

M. le président. — Monsieur Jourde, vous n'avez peut-être pas bien saisi la phrase ; il s'agit de la Légion d'honneur et M. Rieunier dit que c'est à la suite de démarches que certaines décorations ont été accordées.

M. Jourde. — M. Rieunier a dit que cette décoration était un scandale !

M. le président. — Ce n'est pas à ce fait que s'est appliqué le mot.

M. Julien Goujon. — Il en serait de même de certains avancements !

M l'amiral Rieunier. — Le conseil de l'ordre a refusé plusieurs fois d'accorder cette décoration et ce n'est que sur l'insistance de M. le ministre de la marine qu'il a cédé. Cet officier, bien que distingué, n'avait que dix ans de services militaires, plus deux ans d'école polytechnique. A cause du scandale, un erratum paraissait peu après au Journal officiel, et donnait trois ans de services civils à ajouter aux douze ans de services militaires. Cette somme ne complète pas les vingt années de services nécessaires pour l'entrée dans la Légion d'honneur.

Une telle nomination d'office met, vous le voyez, messieurs, cet officier dans un embarras singulier à l'égard de ses camarades plus anciens de grade et ayant plus de vingt ans de services exigés. On pourrait croire que certains ministres se complaisent à vouloir humilier ceux auxquels ils accordent des faveurs non méritées. Mais ce qu'il faut retenir surtout de cette affaire, c'est la persistance des démarches du ministre auprès du grand chancelier, qui, par deux ou trois fois, s'était refusé à accepter cette proposition qui était irrégulière et contraire aux décrets.

Que dit le ministre ? « Je l'ai décoré parce qu'il me plait ; je veux lui être agréable ! » Quelle singulière manière d'agir ! Cette omnipotence ministérielle n'est-elle pas un genre de démoralisation particulier à ce ministre ? Pour ne pas boire la honte de ce scandale, il a fait mettre un erratum à l'Officiel et croit se couvrir en ajoutant trois ans de services civils aux douze de services militaires !

Mais de même que le ministre avait un mobile caché, quand il nomma, il y a dix-huit mois, chevalier de la Légion d'honneur, la femme qui est la propriétaire du journal le Progrès de Lyon, journal qui le servait de son influence politique ; de même cette fois, on a bien vite trouvé la raison de cette décoration. C'est encore pour tirer avantage de la situation du directeur de l'école de la Martinière à Lyon qui a eu cet officier comme professeur pendant trois ans, et pour l'honorer à la fois.

M. Aynard. — Le directeur de l'école de la Martinière est un homme très méritant et très honorable, amiral.

M. l'amiral Rieunier. — Pourtant les bons candidats ne manquent pas ; et combien il semblerait agréable de récompenser les plus méritants parmi les personnes proposées ! Voyez l'exemple de l'échouage du paquebot la Russie au cap Faraman, au commencement de l'année dernière.

A gauche. — Mais c'est une interpellation adressée au ministre de la marine !

M. l'amiral Rieunier. — Le ministre de la marine s'est bien gardé de nous communiquer le rapport de cet échouage : il a même laissé sans récompense la personne qui avait joué le plus beau rôle dans cette affaire. Si vous le désirez, messieurs, voici un article de journal qui va vous le prouver. ( Lisez ! — Non ! non ! )

M. Bouthières est la personne qui s'est le plus distinguée dans l'événement auquel je fais allusion. Pourquoi ne l'a-t-on pas décoré ? C'est à cause de la pression de l'opinion publique que le ministre a décoré le patron du bateau de sauvetage ; on a donné des médailles de première classe aux marins de ce bateau qui ont contribué au sauvetage du bâtiment. Mais c'est M. Bouthières qui y a contribué pour la plus large part, par son dévouement, par les risques qu'il a courus la nuit, alors qu'il faisait un très grand froid. Il a failli plusieurs fois se noyer ; c'est grâce à son courage, à son énergie, que les canotiers exténués, démoralisés, reprirent leurs tentatives de sauvetage. Il fut l'âme du sauvetage ! Pourquoi ne l'a-t-on pas décoré ? Tout simplement parce qu'en même temps que président de la société des sauveteurs, il était le curé de Carro ! ( Mouvements divers. )

Que faut-il, messieurs, pour porter remède aux abus que je signale ? Les propositions ne manquent pas ; quant à moi, je vous demanderai d'investir le conseil de l'ordre de la Légion d'honneur de pouvoirs que la législation ne lui donne pas. En 1895, dans cette même Chambre, on a cherché à donner des garanties aux nominations dans la Légion d'honneur ; j'ai là la discussion qui eut lieu à cette époque. Dans la séance du 12 juillet 1895, la motion déposée par M. le comte de Montfort fut adoptée et elle avait été appuyée par le président du conseil de l'époque, M. Charles Dupuy.

Si l'on adopte ces mesures ou d'autres analogues, on ne verra plus se produire des actes lamentables commis par le Gouvernement, tel que le renvoi, sans avertissement aucun — ce qui est regrettable — d'un grand chancelier de la Légion d'honneur, sans aucun égard pour sa personne, pour son nom, pour ses brillants services et même pour le poste d'honneur si éminent qu'il occupait. C'est un soufflet donné à tous les membres de la Légion d'honneur qui ont profondément ressenti l'odieux de cet acte. ( Mouvements divers. )

M. le président. — Vous ne pouvez pas dire que c'est là un soufflet aux membres de la Légion d'honneur. ( Très bien ! très bien ! )

M. l'amiral Rieunier. — Je l'ai pris comme tel, et je suppose que tous les légionnaires l'ont ressenti comme moi.

M. le président. — C'est une évidente exagération. ( Très bien ! très bien ! )

M. l'amiral Rieunier. — N'est-ce pas un coup dirigé contre l'armée ? Qu'a fait le ministre de la guerre ? L'a-t-il défendue ? Il est resté inerte, tout comme certains de ses collègues restent inertes devant les graves accusations portées sur leur personne dans la presse et ici même à cette tribune. Le simple exposé de faits qui viennent de se produire, sous nos yeux pour ainsi dire, vous démontre, messieurs, l'urgente nécessité de faire cesser les causes des abus. Le moyen que j'indique semble assez efficace pour mettre les ministres à l'abri de toutes les sollicitations et imposer le respect de cette institution, en garantissant la dignité de ses membres. S'ils comprenaient la valeur sublime de cet ordre aux yeux de beaucoup de Français, ils devraient être les premiers à s'opposer à de mauvais choix.

Le conseil de l'ordre de la Légion d'honneur devrait être armé de pouvoirs effectifs de contrôle et de censure, être en un mot le juge suprême des titres des candidats. Je le demanderai quand ma proposition de loi sera discutée. ( Mouvements divers. ) Aucune nomination ou promotion, même de Français à l'étranger, ou d'étrangers, ne devrait échapper à ses investigations. Le Sénat a voté une loi ayant pour but de modifier la loi du 28 janvier 1897 sur les récompenses nationales en faveur de Français résidant à l'étranger. Cette nouvelle loi était plutôt destinée à faire accorder aux nombreux Français vivant à l'étranger un certain nombre de croix.

Plusieurs départements ministériels jouissaient déjà de cet avantage ; il convenait d'en faire bénéficier les Français soumis à l'étranger à la juridiction du département des affaires étrangères. Le Parlement a accordé deux croix d'officier et dix de chevalier prélevées sur la réserve due à l'article 2 de la loi du 28 janvier 1897. La Chambre a accordé le 4 mars 1901, avec raison, ce que le Sénat avait déjà voté. Je l'en félicite. Mais moi aussi, comme la commission des récompenses nationales je pense qu'il y aura lieu de soumettre l'attribution des récompenses honorifiques à des mesures d'ordre général. Je crois que tout le monde est de cet avis à cause des abus qui existent actuellement.

J'ajouterai qu'aucune nomination ne devrait échapper à l'examen du conseil de l'ordre de la légion d'honneur. Toutes sans exception devraient lui être soumises. Une constatation qu'il importerait de faire à l'avenir dans le budget de la Légion d'honneur, c'est la proportion entre le nombre des personnes décorées appartenant respectivement à Paris ou à la Province. D'après une proposition le rôle des ministres s'arrêterait avec la préparation des listes de propositions, même pour les croix accordées par le ministre des affaires étrangères. La responsabilité des nominations pourrait être ainsi acceptée, sans aucuns scrupules, par le chef de l'Etat, grand maître de l'Ordre, seul dispensateur, comme à l'origine de l'institution.

Le conseil de l'Ordre de la Légion d'honneur aurait donc l'importante mission de préparer les promotions aux divers grades, d'après les listes de propositions, en se conformant aux règles, décrets ou lois sur la matière. Il les soumettrait par l'intermédiaire du grand chancelier à la sanction du Président de la République. Toute proposition douteuse ou non justifiée comme validité ou moralité serait soumise à une enquête provoquée par le grand chancelier, à qui seraient dévolus tous les droits et les moyens pour la conduire à bonne fin.

Vous trouverez que ma proposition de loi est opportune : les actes du gouvernement de la défense républicaine en sont la meilleure preuve. Un frein énergique est nécessaire pour faire cesser ces scandales. ( Bruit à gauche. )

Vous le voyez, messieurs, la question a sa gravité. Il appartiendra à 1a Chambre de décider si, à l'avenir, le bon renom de l'honneur français doit rester à la discrétion de l'irresponsabilité politique de nos ministres. J'appellerai toute l'attention de la Chambre sur ma proposition de loi quand elle viendra en discussion.

A gauche. — Ce n'est pas le moment ! — Le budget !

M. Massé. — Depuis une demi-heure vous lisez des documents parlementaires qui nous ont été distribués et qui nous sont parfaitement connus !

M. le président. — L'orateur termine, messieurs.

M. l'amiral Rieunier. — Il y a lieu de défendre cette belle institution contre les agissements de personnes qui semblent avoir intérêt à faire croire que l'honneur en France n'est plus qu'un vain mot. ( Bruit à gauche. )

M. Charles Bos. — On n'a pas le droit de dire cela !

M. le président. — Evidemment, monsieur Charles Bos, mais il n'y a pas là non plus de quoi vous émouvoir à ce point. Ce sont des hypothèses qui ne peuvent atteindre personne.

M. l'amiral Rieunier. — Je renverrai aux conclusions de la discussion de la séance du 14 décembre 1900. Je pense qu'un Gouvernement s'honorerait en aidant de toutes ses forces à la solution de cette question qui est très délicate. ( Très bien ! très bien ! à droite et sur divers bancs. )

[...]

 

 

 


 

 

 

LE VÉTÉRAN
Bulletin officiel de la Société Nationale de Retraites Les Vétérans des Armées de Terre et de Mer 1870-1871
N° 16 du 16 avril 1905

DÉCORATIONS

La rédaction de la « Médaille militaire », organe des Médaillés nous prie d'insérer un article dont nous donnons les principaux passages à titre documentaires, laissant à nos lecteurs le soin de les apprécier. Nous ferons seulement observer à l'auteur qu'à la création de l'ordre de la Légion d'honneur, l'Empereur Napoléon n'a cru devoir établir aucune distinction, en accordant cette récompense entre les services militaires et les services civils.

Un député de Paris a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi tendant à la suppression de toutes les décorations françaises ; pardon, la croix de la Légion d'honneur, la Médaille militaire et la Médaille d'honneur de sauvetage trouveraient grâce à ses yeux, à la condition toutefois que les deux premières soient décernées pour blessures de guerre, ou service militaire exclusivement, et la troisième pour acte de sauvetage, dûment accomplis et sérieusement contrôlés.

Certes, l'honorable député et ses collègues partisans comme lui de cette réforme, ne manqueront pas d'arguments sérieux ; ils invoqueront sans doute les nombreux abus qui ont été signalés de tous temps et, en particulier, sous la troisième République : si quelques rubans ont été décernés par erreur par suite d'informations mal prises ou d'influences diverses, etc., est-il nécessaire pour cela de supprimer tous les ordres honorifiques existants ? Je ne le crois pas !

Il est évident que les hommes d'élite, supérieurs, rendant de signalés services à l'Etat ou à la collectivité humaine, peuvent aisément se dispenser de porter les distinctions honorifiques. Pour eux, ils trouve largement suffisante la satisfaction du devoir accompli ; ils en éprouvent un bonheur intense, qui les pénètre entièrement, et la reconnaissance venant du cœur de leurs semblables leur est bien plus précieuse que tous les rubans bigarrés de la création. Malgré leur nombre, ces hommes d'élite, supérieurs se trouvent être, en France et ailleurs, l'infime minorité des humains, et le Gouvernement doit compter avec la masse des Français, avec les forces pensantes et agissantes de la nation ; les passions bonnes ou mauvaises sont telles que l'Etat a le droit et le devoir de les canaliser, en les améliorant et en les faisant servir au bien de la généralité des citoyens.

La vanité, l'orgueil, l'envie, la jalousie, les espérances sont des passions humaines qui ne disparaîtront qu'avec le monde : ces passions qui pourraient être mauvaises, le rôle des distinctions honorifiques est de les rendre bonnes et profitables à la société. Si les décorations étaient supprimées, qu'arriverait-il ? La source du dévouement, de l'abnégation, de l'émulation serait tarie, mais nous n'en sommes pas là : il n'y a aucune crainte à avoir à ce sujet. Les distinctions des ordres existants continueront à être décernées comme par le passé et de nouveaux ordres seront sans doute créés. Il n'y a aucun mal à cela, au contraire, car c'est une monnaie d'une grande valeur morale dont dispose le Gouvernement pour payer des actes, des services particuliers ou généraux, qu'aucune monnaie fiduciaire ne pourrait remplacer.

Il y a certainement des réformes à opérer : une répartition judicieuse en rehaussera la valeur. Il est indéniable qu'une récompense honorifique n'a de valeur aux yeux de celui qui la donne, comme de celui qui la reçoit, ainsi qu'aux yeux de nombreux témoins, qu'autant que cette récompense a été bien méritée par des actes connus et appréciés ou des services tangibles. Il est donc indispensable d'éviter la dépréciation morale des ordres existants.

Il est vrai que la critique est toujours facile ; l'on se plaint que les décorations soient données à profusion : c'est plutôt un bien. Cela prouve qu'il y a beaucoup d'hommes méritants ; malgré le nombre des élus, celui des candidats augmente tous les jours, ce qui est également un bien, car ils s'efforcent tous les jours de s'en rendre plus dignes, et plus la durée de leur candidature sera longue, plus l'insigne de l'ordre qui leur sera remis aura de valeur à leurs yeux, car, pour obtenir une récompense, il ne suffit pas d'être candidat, il faut avant tout l'avoir bien méritée.

Les récompenses décernées au titre militaire laissent peu de crise à la critique ; c'est pourquoi la majorité des légionnaires décorés à ce titre seraient désireux de voir faire une différence entre les légionnaires au titre militaire et les légionnaires au titre civil. Pour donner satisfaction aux militaires, il suffirait, je crois, de décréter que le ruban de la Légion d'honneur, décernée au titre civil, sera rouge et blanc, le blanc consistant en un petit filet tissé au milieu et longitudinalement. De cette manière, on reconnaîtrait aisément les légionnaires militaires, rétribués par la Chancellerie, et les légionnaires civils non rétribués. La valeur honorifique et morale de l'ordre serait aussi grande pour les uns que pour les autres ; malgré cela, je suis persuadé que les légionnaires au titre civil n'approuveront pas mon projet.

Depuis longtemps les anciens militaires vétérans de 1870 sollicitent des pouvoirs publics la création d'une médaille spéciale, commémorant la guerre fatale à laquelle ils ont tant souffert ; malgré les nombreuses et vives sympathies dont nos vieux braves sont honorés, la question a fait peu de chemin jusqu'à ce jour ; l'on ne se soucie pas en haut lieu de commémorer une défaite nationale par une distinction nouvelle, qui pourrait être interprétée différemment ; mais ce n'est pas une raison pour laisser dans l'oubli des services militaires exceptionnels et des souffrances terribles, supportées stoïquement, pendant l'année néfaste, par nos vaillants soldats, dont un grand nombre sont morts à ce jour et dont un nombre relativement faible existent encore. A défaut de médaille commémorative ne pourrait-on pas leur décerner, ou à leur famille, l'insigne de la Médaille militaire sans traitement, à la condition toutefois que, depuis 1870 à ce jour, ils aient eu une conduite très digne et irréprochable. Nous livrons la proposition ci-dessus à l'approbation de qui de droit.

C.

 

 

 


 

 

 

LE RIRE
Journal humoristique paraissant le samedi
N° 430 du 29 avril 1911

LE RIRE DE LA SEMAINE

Le scandale des décorations est une mine inépuisable de cocasseries. Il y a, par exemple, l'histoire de cette mystérieuse Juliette qui « refilait aux copains » des diplômes d'officier d'Académie.

Quand on lui demandait de qui elle tenait ces précieux papiers, elle répondait :

— Je les prends chez mon type.

— Que fait-il, ton type ?

— Il a été ministre de l'Instruction publique.

Ce « type » en effet, n'est autre que M. Doumergue qui fut pendant plusieurs années grand maître de l'Université. Il faut ajouter que M. Doumergue se défend avec énergie d'avoir été l'ami de Juliette.

— Bien mieux, a-t-il déclaré, je n'ai jamais connu, dans le sens biblique du mot, aucune femme de ce nom. Vraiment, c'est extraordinaire. Car quel est l'homme qui n'a aimé, ne fut-ce que pendant une heure, une quelconque Juliette ? Des Juliette il y en a dans tous les mondes et de toutes les couleurs... N'avoir jamais été Roméo, quelle honte, monsieur le ministre !

Et c'est d'autant moins excusable que M. Doumergue a été le ministre de l'Instruction publique, c'est-à-dire le grand Pacha du harem de la République. Nos théâtres subventionnés ne compteraient-ils pas une seule Juliette parmi leurs tragédiennes, comédiennes, chanteuses ou danseuses ?

Je suis bien persuadé que M. Leygues ne parle plus qu'avec dédain de ce pauvre petit Doumergue qui n'a jamais été aimé par la moindre Juliette. N'importe, c'est une désillusion ! Moi qui croyais que les ministres de l'Instruction publique inscrivaient à leur tableau tous les prénoms féminins du calendrier...

* * *

Ces histoires de décorations fantaisistes sont d'ailleurs éternelles. De tout temps, d'ingénieux exploiteurs de la vanité humaine ont vendu aux poires la croix du Mérite humanitaire et civil, les palmes de l'Académie parthénopéenne de Rome ou la Couronne de fer des Batignolles. Ce petit négoce a toujours nourri son homme, — parfois, il est vrai, avec les « fayots » de la Santé.

Quand il ne s'agit que de décorations sans valeur officielle sinon sans valeur marchande, la chose n'a guère d'importance. Mais les décorations que décerne le gouvernement sont mises à leur tour dans le commerce.

Vous vous demandez comment tel journal sans lecteurs peut vivre, comment tel politicien de bas étage peut avoir son auto et sa maîtresse dans un petit théâtre chic... C'est bien simple : grâce à d'utiles relations dans le monde où l'on décore, ces intrigants fleurissent de violet, de vert et même de rouge les boutonnières de citoyens qui, en fait de titres à une décoration, n'ont que des titres de rente.

Un de mes amis — on a des amis dans tous les mondes — a dressé à mon intention ce petit tarif des décorations :

Croix de chevalier de la Légion d'honneur.. 50.000 francs

Mérite agricole.............................................   6.000   —

Officier de l'Instruction publique.................   6.000   —

Officier d'Académie.....................................   4.000   —

Nichan-Iftikhar.............................................   2.000   —

Ordres coloniaux..........................................   1.000   —

Naturellement, ces prix comportent des rabais ou des augmentations selon la tête des clients.

Les décorations étrangères ne sont pas à l'abri de ces étranges combinaisons. Car les marchands de croix sont au mieux avec les diplomates, — lesquels ont, en général, des maîtresses fort coûteuses. Que voulez-vous, il faut bien vivre... à grandes guides ! Tel qui ne vendrait pas la croix de son père bazarde très bien la croix de son souverain...

Les femmes rendent d'ailleurs de grands services dans ces intrigues bien parisiennes. Elles ont des arguments irrésistibles et si elles ne soldent pas en espèces la décoration de leur mari ou de leur amant, elles la payent en nature. Plus d'un décoré doit son ruban rouge à une suprême et décisive demande de sa femme.

— Le suis-je ? demande-t-il avec anxiété quand elle revient du ministère...

— Oui, mon chéri, tu l'es !...

Et comment !

Que de tripotages autour de ces bouts de rubans qui font loucher tant de Français ! Il avait raison, Aurélien Scholl, le jour où, lisant dans les journaux qu'un vilain monsieur venait d'être décoré, il s'exclama :

— Encore un nouveau chevalier de la « Lésion » d'honneur !...

 

 

 


 

 

 

LES ANNALES
politiques et littéraires

Revue universelle paraissant le dimanche
N° 1455 du 14 mai 1911

PHILOSOPHIE DES DÉCORATIONS

Le récent scandale des décorations se dénoue en police correctionnelle. Les personnages qui s'y trouvent compromis ont subi le châtiment de leurs petites manœuvres. Les juges n'ont pas été trop sévères. Visiblement, la comédie qui se déroulait devant eux les amusait. Car c'est une véritable comédie, où les plus ardentes passions, la cupidité et surtout la vanité, interviennent.

Il y a des dupeurs et des dupés. Ni les uns ni les autres ne méritent l'intérêt ou la sympathie. Si les premiers sont des fripons, les seconds sont des sots. Ce qu'on peut tirer d'un brave homme, en faisant miroiter à ses yeux l'espérance d'un bout de ruban, est proprement inimaginable. Quand une fois cette idée lui est entrée dans la cervelle, elle devient le but de sa vie. Il en perd, comme disent les bonnes gens, le boire et le manger. Il offre une proie facile aux aigrefins habiles à flatter sa turlutaine. Une innombrable légion de Nérine et de Scapin roulent ces Jourdain et ces Pourceaugnac. Tours de pendards, ruses scélérates que Molière n'avait point prévues ! La race des fourbes n'est pas éteinte !...

Est-ce donc une si vive joie que de posséder le poireau du Mérite agricole et la violette des palmes ? On en arrive à se demander s'il ne vaudrait pas mieux qu'une loi abolît, d'un seul coup, toutes ces distinctions prétendues honorifiques. Une fois supprimées, on les regretterait peut-être pendant une semaine, aux environs du 1er janvier et du 14 juillet ; et puis, on n'y penserait plus ; on serait tranquille.

A quoi servent les décorations ? Servent-elles à quelque chose ? Problème intéressant que je ne me sens guère en état de résoudre avec mes seules lumières. Henri Lavedan va venir à mon secours. Je lis, dans son nouveau volume de Bon An, Mal An, une étincelante dissertation sur cette matière. Vous savez que Lavedan a autant de bon sens qu'il a d'esprit. Et il a un esprit de tous les diables. C'est un dialecticien consommé. Il vous tourne, il vous retourne une question, il l'examine sous toutes les faces, et ne la lâche qu'après qu'il l'a vidée ! Suivons un peu son raisonnement. Pesons le pour et le contre.

La décoration ne prouve rien, ne signifie rien ; elle attire l'attention et crée la vraisemblance de la supériorité. Elle dit : « Regardez- moi ; j'ai obtenu une mention ; je suis primé. » La croix n'est donc qu'une étiquette, — l'étiquette sur le flacon ; quant à garantir infailliblement ce qu'il y a dedans, c'est une autre affaire. Il se peut qu'elle soit le prix de la complaisance, de la vénalité ou de l'intrigue. Cela s'est vu. Donc, la croix est un trompe-l'œil. Donc, détruisons-la... Mais attendez... La croix peut être aussi une source d'émulation, un stimulant, un aiguillon salutaire.

« Combien d'individus, fait malicieusement observer Lavedan, ne se sont élevés à la hauteur des grades qu'ils semblaient avoir conquis qu'après les avoir obtenus ! »

Leur capacité ne s'est révélée qu'ultérieurement, à la suite de la récompense anticipée. Ils n'ont payé qu'en sortant. Du moins, ont-ils payé, ce qui est encore bien joli. Il y a même une loyauté touchante à donner des gages lorsqu'on ne vous en demande plus. Souvent, la décoration suscite ces surprises heureuses :

« Puisque je suis censément signalé à l'attention publique pour mon talent, se dit l'écrivain scrupuleux, il serait peut-être temps de montrer que j'en ai. »

Conclusion : la croix est chose excellente. Conservons-la...

D'autres considérations militent encore en sa faveur. Songez aux braves, aux soldats, aux marins, aux héros modestes qui épinglent sur le revers gauche de leur habit — côté du cœur — la médaille qui atteste qu'à une certaine heure, ils se sont bien conduits. Ne serait-il pas cruel et maladroit de les priver de ces insignes ? Ce sont des attestations perpétuelles, des brevets et des parchemins visibles. On risquerait, en y touchant, d'arrêter l'essor des nobles mouvements, des élans généreux. Ils constituent, somme toute, pour ceux qui les arborent, une réclame saine et du meilleur aloi...

« Lorsque je vois, ajoute Lavedan ( je ne me lasse pas de le citer ), un inconnu à la boutonnière duquel se noue le ruban d'une médaille de sauvetage, aussitôt je réfléchis que c'est là un citoyen courageux, qui a fait preuve d'une valeur exceptionnelle ; je me représente, par l'imagination, les variétés possibles de ses exploits ; je me demande si, en pareil cas, j'eusse été capable de l'imiter ; enfin, soit que de semblables pensées m'exaltent ou me rendent honteux de ma faiblesse, il se lève et se remue en moi un ensemble de notions élevées dont l'effet ne peut être que réconfortant. »

Excellemment raisonné... Lavedan, qui doit, assure-t-on, « louer la vertu » à la fin de cette année ( c'est son tour ), insistera sur ces vérités essentielles. Et il ne manquera pas de faire remarquer qu'il en est du mérite comme du démérite et que chacun incline à persévérer dans la voie qu'il a choisie.

Quelque belle action précède, d'ordinaire, les grandes actions. Il n'est pas un sauveteur qui, après son premier noyé et sa première médaille, ne rêve immédiatement de retirer des flots une nouvelle victime et de gagner une seconde décoration...

Allons, décidément, la cause est jugée. Ces « hochets » ne sont pas si méprisables. D'ailleurs, on essaierait vainement de les anéantir. Ils dureront plus que nous.

LE BONHOMME CHRYSALE.

 

 

 


 

 

 

LA CALOTTE
N° 248 du 9 juin 1911

CHEZ LES CHARLATANS

Le scandale des décorations. — A ce propos, les journaux cléricaux et réactionnaires n'ont point manqué d'insinuer que poireaux, palmes, Nichan et autres rubans étaient largement distribués aux républicains et frères trois points, à l'exclusion des gens de leur parti.

Or, je suis d'un avis tout opposé et prétends au contraire que ce sont précisément les cléricaux, les réactionnaires qu'on décore, et ce au grand détriment de républicains éprouvés qui attendent leur tour.

J'ai connu personnellement à l'époque des troubles antisémites d'Algérie deux journalistes ou plutôt deux folliculaires qui, après avoir bien bavé sur la République, son président, les ministres, etc., n'en reçurent pas moins — à la stupéfaction des républicains — le ruban violet !

J'ai encore personnellement connu, alors qu'il était courtier d'assurances, un ancien secrétaire d'un candidat nationaliste blackboulé qui, un beau jour, reçut les palmes, puis quelque temps après la rosette d'officier du Nichan !

Son ancien patron et protecteur se faisait, paraît-il, fort de faire fleurir les boutonnières de ses amis, même des amis de ses amis ; c'est ainsi qu'un vague représentant de commerce, ami de l'ex-secrétaire, reçut également les palmes. Quant à l'ex-secrétaire, qui avait conservé ses bonnes relations avec les Assomptionnistes, ses éducateurs, il fut, par la suite, nommé sous-préfet ! Est-ce suffisamment typique ?

Du reste voici, pour finir, ce que me confiait un vieux journaliste ; « Mon cher, si vous voulez les palmes ou un autre bout de ruban, croyez-en mon expérience... Faites-vous recommander par un homme de la droite ! »

Nix.

 

 

 


 

 

 

L'HUMANITÉ
Organe central du Parti communiste ( S.F.I.C. )
N° 10802 du 10 juillet 1928

Le Français en l'an 2000

Vingt-trois députés ont déposé sur le bureau de la Chambre, ès mains techniciennes de M. Fernand Bouisson, une proposition de loi tendant à la création d'une nouvelle décoration, la décoration de l'Ordre du Mérite social.

La hâte avec laquelle la Chambre rasée par les projets Loucheur, s'est séparée en baillant, n'a pas permis, malheureusement, de voter le projet des vingt-trois députés soutiens du commerce du ruban. Mais ce n'est que partie remise. Nous aurons la médaille du Mérite social, comme nous avons ( façon de parler en ce qui me concerne ), la médaille du Mérite agricole, la Médaille militaire et diverses croix ou plaques jouissant depuis longtemps d'une indiscutable renommée.

Et ce ne sera pas tout. La démocratie étant toujours en marche, il sera procédé par étapes à la création de l'Ordre du Mérite commercial, de l'Ordre du Mérite naval, de l'Ordre du Mérite judiciaire, de l'Ordre du Mérite postal, de l'Ordre du Mérite financier, de l'Ordre du Mérite médical ( ministère de l'hygiène ), etc., etc.

Lorsque tout sera terminé, la toilette d'un Français moyen deviendra quelque chose de bien compliqué. Les boutonnières vont être à une rude épreuve. Il est vrai que lorsque chaque Français sera le titulaire normal d'une douzaine de décorations, il ne les épinglera plus à sa boutonnière, mais sur un coussin qu'il fera porter devant lui dans ses déplacements par un domestique de confiance.

Jules Rivet.

 

 

 


 

 

 

LE MUTILÉ DE L'ALGÉRIE
Journal des Mutilés, Réformés, Blessés, Veuves de guerre et Anciens combattants de l'Afrique du Nord
N° 704 du 8 mars 1931

LE SCANDALE DES DÉCORATIONS

Dans ce journal qui lutte depuis quinze ans pour la cause des anciens combattants, mutilés, etc., et où préside une grande indépendance, nous nous permettons de protester énergiquement contre la distribution scandaleuse des décorations à titre civil dont sont gratifiés un tas de gens qui sont pour la plupart des serviteurs zélés de ministres d'un jour ou des démarcheurs trop habiles de banquiers véreux, qui n'ont sûrement pas exposé leur peau durant la grande hécatombe, alors que des quantités de braves poilus à la conduite exemplaire ont permis à tout un tas de rastaquouères de vivre à l'arrière, à l'abri des balles.

Poilus, mes frères de souffrances, si vous le voulez, nous pourrions faire cesser ce scandale en exigeant d'abord la radiation de l'ordre de la Légion d'honneur de tous ceux qui seront reconnus comme ayant trafiqué soit de leur mandat, s'ils détiennent une fonction publique, soit par manœuvres frauduleuses s'ils ont un poste quelconque d'administrateur ou directeur de sociétés, journaux ou firmes commerciales.

La Légion d'honneur, comme son nom l'indique, ne doit pas être réservée qu'à une sélection, et j'entends par ce mot, au courage et à l'exemple donnés par les militaires ; quant aux civils, ceux-là seuls qui, par leurs travaux, leurs découvertes dans les recherches scientifiques, la médecine, la chirurgie, rendent des services signalés à l'humanité.

En vertu de quel droit certains personnages que nous ne nommons pas, mais que beaucoup d'entre nous connaissent, sont-ils faits soit officiers, voire commandeurs, dans l'espace de pas même dix ans, alors que des officiers de troupe à la conduite exemplaire durant la guerre et qui comptent de 15, 14 et 13 annuités ne sont pas maintenus ou inscrits au tableau.

Il y a là un scandale qu'il faut faire cesser, et pour qu'il cesse, c'est par l'union étroite de tous ceux qui ont réellement souffert de 1914 à 1918 à l'avant, que doit venir le geste purificateur.

C. Daussorme,
Chevalier de la Légion d'honneur,
ancien commandant de C. M. P., secteur de Verdun.

 

 

 


 

 

 

L'EXPRESS
Numéro du 20 mai 1993

LE DÉCORÉ

Il est formel. Il a horreur des décorations. Il les trouve ridicules. Enfin, pas toutes : celles des autres. Si les militaires font sourire les civils, les civils exaspèrent les militaires. Eux, ils se sont gelés à Verdun, ils ont sauté sur Dien Bien Phu, ils en ont bavé dans les Aurès. « Aujourd'hui, il suffit d'être chanteur et de montrer ses fesses. » Ces Légion d'honneur – « J'ai bien l'honneur de vous la renvoyer... » – décernées au moindre rappeur de banlieue ont plus miné le moral des troupes que n'importe quelle coupe budgétaire. Elles oublient une chose, les troupes : nous sommes en France. Et la France, c'est le paradis de la breloque. Les Soviétiques – et leurs médailles au kilo – nous ont longtemps talonnés. Ouf ! Nous voilà seuls en piste.

Approchez, approchez, qui veut quoi ? Rosette, cravate, poireau, Palmes académiques, on est équipé. Impossible de passer au travers. Infatigable, le premier citoyen du pays épingle à tour de bras : cuisiniers, skieurs sur bosses, jolies femmes. A qui le tour ? Plus personne ? Si. Les étrangers qui passent. Quiconque pose un orteil sur notre sol – la Police de l'air et des frontières a forcément des consignes – est menacé du ruban et de l'accolade qui va avec. Il n'y échappera pas. Crooner, vedette de western, graffiteur, roi de la gonflette, il est bon.

C'est tout ? Non. Vous êtes salarié ? Voici la médaille du travail. Vous faites dans la publicité ? A vous les sept d'or, les minerves, les lions de je-ne-sais-quoi... Le vendeur a son trophée. Le franchisé, son « challenge ». Et le chômeur ? Qu'il sauve une vieille dame. Qu'il ranime un blessé. Qu'il change une roue de secours en moins de soixante-dix secondes. La télévision lui accordera une médaille de la gloire. Avalanche de coupes, d'étoiles, de bols, d'assiettes en étain, d'épées. L'enfant n'est pas épargné. La croix d'honneur refait surface dans les écoles chics. Sur ses skis, lui qui n'avait pour objectif, naguère, que les trois étoiles, on lui rajoute l'ourson, le flocon... Au fou !

Restaient les animaux. C'est fait. Au début, on les a honorés de leur vivant. Le cou des vaches, des taurillons, des porcs, des pintades s'est orné de médailles. Aujourd'hui, on décore la viande froide et le gibier faisandé. Chez le boucher, les « pièces » sont au garde-à-vous. Premier choix. Premier prix : le plus beau canard de sa génération. Pour les palmes sans doute...

Sabine Delanglade

 

 

 


 

 

 

LES NOUVELLES DE TAHITI
Mai 1996

Le chef d'état-major de la marine américaine, l'amiral Jeremy Boorda,
s'est suicidé jeudi à Washington en se tirant une balle dans le cœur
alors que la presse enquêtait sur l'origine de ses décorations.

L'amiral, âgé de 56 ans, s'est suicidé, le 16 mai 1996, avec un revolver de calibre 38 dans le jardin de son domicile, selon des responsables du Pentagone. Il a laissé deux messages pour expliquer son geste. Selon le Pentagone, son suicide est intervenu au moment où le magazine Newsweek enquêtait sur certaines de ses décorations, que d'après le magazine il n'aurait pas eu le droit de porter.

L'amiral Jeremy Boorda, chef des opérations navales depuis avril 1994 – le plus haut poste militaire dans la marine – avait porté jusqu'alors deux décorations auxquelles il avait bien droit, mais sur lesquelles il avait ajouté le "V" décerné pour "valeur au combat" : la Navy Commendation Medal et la Navy Commendation for Achievement Medal. Le vice-amiral Kendell Pease, responsable des relations publiques pour la marine, a indiqué qu'il avait prévenu l'amiral jeudi midi que des journalistes de Newsweek, qui avaient rendez-vous, entendaient lui poser des questions sur cette affaire.

 

 

 


 

 

 

MARIANNE
Numéro du 13 au 19 juillet 1998

Y A-T-IL UN SCANDALE

112960 Français arborent ce « hochet de la vanité ». Beaucoup n'ont d'autre mérite que leur statut de notable.
Et quel est l'honneur de Maurice Papon, toujours commandeur de l'Ordre ?

Les festivités du 14 juillet vont donner l'occasion de distribuer une nouvelle fournée de Légions d'honneur. Si ça peut faire plaisir... ! Mais, puisqu'il est question de moderniser la vie publique, ne serait-il pas temps d'y regarder d'un peu plus près ? Car, enfin, disons-le franchement : la rosette, depuis belle lurette, ne récompense qu'accessoirement le mérite et beaucoup plus systématiquement la seule réussite sociale. Certes, des gens remarquables l'obtiennent ( en fonction de leur talent, ou au titre de la Résistance, par exemple ), mais combien d'autres ne doivent cette « élévation » qu'à leur statut de notables !

Que faut-il pour l'obtenir automatiquement ? C'est simple : avoir occupé une position de pouvoir. De la sorte, c'est l'establishment qui décore l'establishment, l'élite politique qui conforte l'élite sociologique. La presse publie de longues listes de promus. La logique voudrait qu'on sache ce que les heureux élus ont fait de remarquable pour justifier cette distinction... Ainsi aurait-elle valeur d'exemple. Mais non : on est désigné et c'est tout. Et d'ailleurs, dans la plupart des cas, pour faire partie de la fournée, on n'a strictement rien fait de remarquable, on a simplement gravi les échelons de la hiérarchie, on est devenu président, directeur, secrétaire général, chef. Eventuellement, on a gagné beaucoup d'argent. Autrement dit, la rosette distingue les gagnants – ceux d'en haut –, les « décideurs ». Les Papon. Ce n'est plus une récompense, c'est une redondance. L'ordre social se distribue à lui-même la croix. L'affairiste Traboulsi l'obtient – Georges Séguy également d'ailleurs –, mais pas l'animateur social qui consacre toute son énergie à éviter que les banlieues explosent ; pas le prof qui a sacrifié toute sa vie professionnelle à élever la conscience civique de ses élèves ( sauf s'il a été nommé au Collège de France )... Le grand financier n'y coupe pas, mais le petit patron qui s'est investi dans le développement de sa région est généralement oublié. Pourquoi ? Parce que le premier a plus d'amis haut placés que le second.

Le problème est là : pour obtenir la Légion d'honneur, mieux vaut fréquenter les cercles détenteurs de la puissance que se consacrer, dans son coin, au bonheur de la collectivité. Mieux vaut aussi, accessoirement, n'être pas mal vu par le pouvoir en place.

Pourquoi ne pas remédier à cette situation ? Comment ? En désignant, par exemple, une commission d'attribution neutre et transparente, libérée de toute accointance politique ; en rendant publics les motifs qui ont présidé au choix des médaillés ; en renonçant à toute attribution automatique en fonction du statut social. Bref, pourquoi ne pas revenir aux origines de l'ordre : récompenser, réellement, le mérite.

P.M.O.

*****

La première scène se déroule dans le salon d'apparat d'un palais des Emirats du Golfe. Décor oriental légèrement hallucinogène, atmosphère feutrée où flottent tous les parfums de l'Arabie et, dans un coin, un industriel français – appelons-le M. Martin – qui cherche à intéresser un sous-prince local à son entreprise d'appareillage électronique.

L'interlocuteur écoute poliment le couplet autopromotionnel, récité en anglais un brin scolaire par M. Martin, lorsque soudain son regard s'éclaire : – Vous avez la Légion d'honneur ? Il faut une seconde à M. Martin pour se rappeler que, effectivement, il est possesseur du fameux ruban dont il porte d'ailleurs la trace rouge au revers de sa veste. Il l'avait oublié, certain que la renommée de la décoration créée par le premier consul Bonaparte en 1802 ne serait pas parvenue jusqu'à cette lointaine contrée.

Erreur. Là-bas, mais aussi dans les pays étrangers les plus exotiques, la médaille conserve une notoriété qu'elle a perdue depuis longtemps chez nous. « La suite de notre conversation a été infiniment plus facile, raconte M. Martin, comme si ma Légion d'honneur constituait un brevet d'honnêteté. L'affaire a été conclue en quelques heures et mon client m'a fait reconduire à l'aéroport dans sa propre voiture, pilotée par son chauffeur. Depuis, je n'oublie jamais de mettre mon point rouge quand je m'expatrie pour le boulot... »

Deuxième scène, beaucoup moins édifiante. Le général du cadre de réserve X est jugé la semaine dernière pour attentat à la pudeur sur mineur de moins de 15 ans. Les faits sont d'une limpidité scandaleuse : ce glorieux militaire de 73 ans a été surpris en train de caresser le sexe d'un petit garçon de 6 ans. Apparemment, ce n'est pas la première fois qu'il cède à sa manie : de nombreux parents viennent témoigner que leur gosse est revenu dans un état bizarre des « promenades » organisées par cet homme au-dessus de tout soupçon. Alors ? Alors, pas grand-chose. Le tribunal décrète le huis clos à la demande de l'avocat de l'accusé – ce qui est rarissime –, le président accepte la requête dudit avocat à qui il n'a rien à refuser - c'est une notabilité locale - et le prévenu est condamné en toute intimité à un an de prison avec sursis. Plus 1 F de dommages-intérêts à la famille de la jeune victime...

Détail : ce délinquant qui bénéficie d'un régime d'extrême faveur en pleine période de déchaînement judiciaire contre les pédophiles est vice-président de la Société d'entraide de la Légion d'honneur, l'un des principaux appendices de la grande chancellerie, qui gère notamment trois maisons de repos situées à Saint-Germain-en-Laye, en Bretagne et sur la Côte d'Azur. Lui-même commandeur, le général X n'a jusqu'à présent fait l'objet d'aucune mesure de suspension...

Un sésame qui ouvre les portes de la respectabilité

Avoir la Légion d'honneur, cela ne sert donc qu'à vendre notre technologie aux Arabes ou à se faire blanchir par la justice en cas de faux pas sexuel ? Pas seulement. Mystérieusement, ce hochet galvaudé a gardé au cours des siècles un attrait irrésistible pour les Français. Pourquoi cette passion dévorante pour une médaille totalement confisquée au cours des âges par les nantis, qu'ils appartiennent à la haute fonction publique ou au monde des affaires, voire aux spécimens les plus veules du sous-gotha médiatique, même si quelques représentants – alibis de l'artisanat ou du prolétariat ouvrier – sont rajoutés sur les listes pour leur donner l'apparence d'un choix démocratique ? Malgré cette dérive criante, malgré la dégénérescence scandaleuse d'une décoration destinée au départ à récompenser les mérites, civils ou militaires, de tous les Français sans exception, son acquisition reste, pour la grande majorité de la population, l'équivalent d'un sésame ouvrant les portes de la respectabilité et d'une certaine connivence avec les autres détenteurs de l'objet convoité. Dans le même registre, on ne voit guère que l'appartenance au Rotary-Club, à une secte non apocalyptique ou au cercle des amis du videur d'une boîte de nuit particulièrement sélective dans le choix de ses clients...

Au début, mais vraiment au tout début, la Légion d'honneur voulue par Bonaparte répondait à une demande bien réelle de la population française, privée par la Révolution des ordres royaux. Et notamment de l'ordre de Saint-Louis, créé par Louis XIV, qui ouvrait la voie de l'anoblissement à ses membres au bout de trois générations et dont le Premier consul s'inspirera à la fois pour la couleur – le rouge – et certains grades ( chevalier, commandeur, grand-croix ) lorsqu'il instaurera son équivalent républicain.

La raison d'être du tout nouvel Ordre était – officiellement – de récompenser les militaires ou les civils ayant rendu d'éminents services au pays. Dans la première fournée de 1804, mitonnée et servie par le général Bonaparte, devenu l'empereur Napoléon Ier, on trouve pêle-mêle une flopée de soldats méritants, mais aussi des savants, Monge, Chaptal et Jussieu, pas encore réduits à l'état de stations de métro, ainsi que David et Houdin. Bref, du beau linge. Ça ne durera pas.

Curieusement, la Restauration puis le régime de Louis-Philippe conservèrent, à quelques modifications près - noblesse oblige -, cette Légion imaginée par l'Ogre remisé à Sainte-Hélène. Signalons que c'est le président Louis-Napoléon Bonaparte, un an avant de devenir Napoléon III tout court, qui permit aux dames et demoiselles de s'accrocher le ruban sur le sein, ce qui est à porter au crédit d'un empereur dont la cote ne cesse de remonter ces temps-ci au hit-parade des altesses défuntes, en dépit des formidables réquisitoires que lui asséna à l'époque un certain Victor Hugo.

La République installée, le ruban rouge va connaître son heure de gloire. Les gouvernements qui se succèdent en font un usage débridé. Chaque notable, si insignifiant soit-il, veut l'avoir sur son costume du dimanche. Un président de la République, Jules Grévy, doit même démissionner en 1887 juste après sa réélection : son gendre, un nommé Wilson, s'était établi vendeur de décorations en association avec un général du ministère de la Guerre, ce qui rapportait gros mais faisait mauvais effet.

François Mitterrand en a lui-même épinglé plus de 1500

Cette phase de grande distribution, moralisée un moment par la guerre de 14-18, reprend après Vichy. Puis de Gaulle tente de limiter l'inflation en imposant des quotas : pas plus de 125000 distingués vivants au total dans les cinquante années avenir. On est loin du compte à l'époque, puisque près de 300000 Français et Françaises sur pied arborent la Légion d'honneur, malgré l'instauration d'un autre ordre national, le Mérite, censé consoler les impétrants privés de ruban rouge.

Avec des hauts et des bas, les restrictions gaulliennes vont tout de même finir par s'imposer : on en est aujourd'hui à 112960 membres vivants de l'Ordre, tous grades confondus, et les militaires supplantant très légèrement les civils. Si l'on ajoute à ce chiffre les 800 médaillés de ce 14 juillet et si l'on tient compte des pertes inévitables dues au grand âge de certains, le nombre total des heureux élus en état d'exhiber leur quincaillerie devrait tourner autour des 113000 en l'an 2000.

A condition que le chef de l'Etat ne soit pas pris d'une frénésie soudaine le poussant irrésistiblement à décorer tout ce qui passe à sa portée. Cela s'est déjà vu. François Mitterrand, qui adorait déjà les cimetières, avait une autre passion : les remises de Légion d'honneur. Il a ainsi épinglé lui-même, au cours de ses deux mandats, plus de 1500 rubans et rosettes sur des poitrines haletantes d'émotion, avec une légère tendance à s'attarder lorsqu'il s'agissait de vedettes et surtout de femmes. On se distrait comme on peut à l'Elysée...

Chacun sait que les listes de nommés et de promus sont publiées trois fois par an au Journal officiel : le 1er janvier, le dimanche de Pâques et le 14 juillet. Mais beaucoup de gens ignorent que cette énumération – reproduite avec délice pendant plusieurs jours par le Figaro et le Monde comme un roman à épisodes – ne constitue qu'un préliminaire. Encore faut-il arriver jusqu'à la remise de l'ustensile désiré par une notabilité quelconque, le must restant bien sûr le chef de l'Etat lui-même, grand maître de l'Ordre.

Ils l'ont refusée : Pierre et Marie Curie, Gide, Sartre...

C'est que le Conseil de la grande chancellerie, à qui appartient la décision finale, en accord avec le président de la République, a deux sortes de parasites du ruban rouge : les rebelles et les quidams qui ont des problèmes avec la justice. Les premiers sont les personnalités qui ont échappé, par miracle, aux « enquêteurs » de l'Ordre chargés de vérifier par lettre ou par téléphone si elles acceptent la distinction proposée par un autre légionnaire, comme le veut l'usage. En général, les allergiques au vermillon honorifique sont détectés avant même leur étiquetage au JO : Catherine Deneuve, Jean-François Kahn – le patron de Marianne – après Simone Signoret et Yves Montand, mais aussi, excusez du peu, Raspail, Lamennais, Gérard de Nerval, Littré, Barbey d'Aurevilly, Gustave Courbet, Béranger, Maupassant, Pierre et Marie Curie, Degas, Ravel, Gide et Sartre ont – avec beaucoup d'autres – refusé tout net de figurer sur les « listes rouges ».

Ceux qui passent entre les mailles du filet protecteur et découvrent avec horreur leur nom dans un journal du matin ou du soir sont très rares : Brigitte Bardot, Claude Lelouch et Coco Chanel, qui trouvait qu' « un ruban rouge ça vous fout en l'air un tailleur », appartiennent à cette catégorie. De même qu'Antoine Pinay, dont plusieurs présidents de la République et chefs du gouvernement se disputèrent l'acceptation afin d'en tirer un profit personnel. Toujours en vain. Même Balladur s'y cassa les dents...

Comment accélérer une procédure de nomination

Les « clients » des tribunaux que leurs amitiés ministérielles ont fait inscrire au JO malgré le bruit de casseroles qu'ils traînent à leurs basques sont très nombreux. Beaucoup, dénoncés à la chancellerie après que leur nom a été rendu public, ne protestent pas en apprenant que leur parcours vers les honneurs n'ira pas plus loin. Trop contents de garder dans leur portefeuille la coupure de presse « prouvant » leur qualité de légionnaire. Ça peut toujours servir...

D'autres actionnent des connaissances haut placées qui, quelquefois par amitié mais le plus souvent sous la pression d'une connivence passée, s'arrangent pour que la procédure d'attribution aille à son terme. Et aussi, on va le voir, pour éviter qu'un bien si chèrement acquis ne leur soit enlevé à la suite d'un avatar judiciaire. Le cas du docteur Garretta, qui reçut sa Légion d'honneur en 1989 – alors qu'il était déjà mis en cause par la presse dans le scandale du sang contaminé – et la porta durant tout son procès, est assez connu pour qu'on n'y revienne pas. D'autant que lui, au moins, a fini par être radié. Ce qui n'est pas le cas de Maurice Papon, condamné à dix ans de réclusion par la cour d'assises de la Gironde pour complicité de crimes contre l'humanité, et toujours détenteur à part entière de la Légion d'honneur !

Le cas Papon empoisonne la présidence de la République

Chez les dignitaires de l'Ordre, on n'aime guère évoquer l' « affaire ». Certains ne vont-ils pas jusqu'à voir un lien entre le laxisme de l'Ordre sur ce sujet, pourtant brûlant, et la démission récente du grand chancelier, le général Gilbert Forraye ? Son remplaçant, le général Philippe Douin, nommé – comme l'a révélé le Canard enchaîné – grand officier en janvier, puis dare-dare, grand-croix et, dans la même journée, patron de la vénérable institution par l'Elysée et Matignon, devra, en tout cas, déployer tout son savoir-faire de stratège pour éviter le pire. Le pire, c'est-à-dire la vague de polémiques qui se prépare et risque fort d'éclabousser les deux présidents de la République qui, en tant que grands maîtres de l'Ordre, ont eu sous les yeux le dossier Papon.

Pour le premier, François Mitterrand, les méandres aujourd'hui connus de son passé et sa familiarité avec des collabos notoires - dont Bousquet était le plus éminent représentant - expliquent sans doute sa passivité. C'est sous ses deux mandats que l'affaire Papon a d'ailleurs pris un essor difficile. D'abord avec le verdict du jury de résistants qui, le 15 décembre 1981, concluait que l'ex-secrétaire général de la préfecture de Gironde avait « exécuté les ordres du gouvernement de Vichy et des autorités allemandes, notamment en ce qui concerne les mesures discriminatoires et criminelles dont les juifs étaient les victimes » et avait « dû concourir à des actes apparemment contraires à la conception que le jury se fait de l'honneur ».

L'année suivante, aucune réaction de la grande chancellerie ni de son grand maître après l'inculpation de Papon pour complicité de crimes contre l'humanité. Rien non plus lors de son renvoi devant les assises. Et silence total lors de sa condamnation, le 2 avril 1998. A ce moment-là, le big boss de la Légion d'honneur a changé. C'est Jacques Chirac qui a pris la relève. Et qui ne bouge pas plus que son prédécesseur alors que, doucement, l'affaire de la rosette de Papon prend les proportions d'un vrai scandale.

— Un scandale ? Comme vous y allez, nous rétorque un aimable fonctionnaire de la grande chancellerie. Simplement, nous avons suivi la loi et les règlements de notre code à la lettre. Le texte de l'arrêt de la cour d'assises de la Gironde ne nous est pas encore parvenu et nous agirons en conséquence dès sa réception.

— Pourquoi n'avoir pas radié le condamné dès que vous avez eu connaissance, même officieusement, du verdict ?

— Parce que M. Papon a déposé un recours, que la procédure se poursuit et que le jugement est donc susceptible d'être cassé. Si, au vu de l'arrêt, nous constatons que le président de la cour a radié l'intéressé de la Légion d'honneur, ce qu'il peut faire sur réquisition du parquet, nous entérinerons cette décision immédiatement.

— Mais vous pouviez agir bien avant ? Le suspendre, au moins ?

— Rien dans nos règlements ne prévoit une telle obligation. Référez-vous aux articles R. 11. R.98...

— Attendez, vous ne sentez pas la portée symbolique de votre absence de réaction ? Au-delà des règlements, une condamnation pour complicité de crimes contre l'humanité ne mérite-t-elle pas d'être traitée avec une attention particulière ?

— Nous nous contentons d'appliquer la loi. Strictement.

Fermez le ban. Rideau. A part quelques confidences « off » de militaires écœurés de la tournure prise par le cas Papon, nous n'obtiendrons rien des porte-paroles accrédités de l'Ordre.

Le vichyste arbore sa rosette au tribunal

Reste une seule issue : consulter le code de la Légion d'honneur. Tâche ingrate mais pêche fructueuse. Parmi les articles non évoqués par notre interlocuteur, un gros poisson : l'article R.105. Il mérite d'être cité intégralement, car c'est une bonne prise : « Lorsque, devant la gravité des faits reprochés au légionnaire, le grand chancelier estime que celui-ci ne saurait profiter des délais que nécessite l'instruction normale de sa cause pour se prévaloir de son titre de membre de la Légion d'honneur et des prérogatives qui s'y attachent, il propose au grand maître, après avis du conseil de l'Ordre, la suspension provisoire immédiate du légionnaire en cause, sans préjudice de la décision définitive qui sera prise à l'issue de la procédure normale. »

De ce charabia juridico-militaire, il ressort :

1) que, soit le grand chancelier n'a pas proposé cette suspension préalable au grand maître de l'époque ( François Mitterrand ), soit, lors de la mise en cause puis de l'inculpation de Maurice Papon pour « complicité de crimes contre l'humanité », il a refusé de prendre la demande de son subordonné en considération ;

2) qu'en tout état de cause Papon a pu porter sa rosette pendant toute la durée de son procès dans la plus parfaite légalité et que, l'Ordre n'ayant toujours pas donné signe de vie après sa condamnation, il peut donc continuer à l'arborer dans sa retraite maladive mais douillette.

L'un des plus purs connaisseurs de l'histoire de l'ancien vichyste et de sa rosette imperméable à la justice, c'est l'éditeur Alain Moreau. Il s'est intéressé au cas Papon en le comparant au sien. « Une espèce de fascination, dit-il. Je me demandais comment un homme coupable d'une telle abomination pouvait conserver sa Légion d'honneur. Alors que moi... » Lui s'est vu annoncer, fin juillet 1994, sa nomination au grade de chevalier. Elle est publiée au JO du 1er janvier 1995. Son parrain : François Mitterrand en personne, parce qu'il a apprécié un texte de Moreau sur la production audiovisuelle. Et puis qu'il l'aime bien. Autodidacte et naïvement sensible aux distinctions républicaines, l'éditeur se rengorge et fait le beau avec son ruban rouge virtuel dans les dîners en ville.

Mai 1995 : Mitterrand s'en va. Le temps passe et Alain Moreau ne voit rien venir. Il s'enquiert poliment auprès de la grande chancellerie de la date à laquelle lui sera remise la médaille. Silence. Et puis, à force d'insister, il apprend par le ministre de la Culture d'alors, Philippe Douste-Blazy, qu'un décret lui refusant le ruban rouge a été signé, sans parution au JO, le 16 novembre 1995. « Je me suis énervé et je les ai tellement emmerdés qu'ils ont fini par me communiquer mon dossier. Et là, j'ai appris pourquoi j'étais radié. »

Le grain de sable jeté dans l'engrenage, c'est Suicide mode d'emploi, le célèbre ouvrage à scandale publié par la maison d'édition qui porte son nom et qui lui a valu, dans les années 80, une condamnation ( amnistiée ) à 40000 F d'amende. « J'ai attaqué le décret clandestin devant le Conseil d'Etat, raconte-t-il, et l'Etat a été condamné à me verser 8 000 F. Mais la grande chancellerie refuse toujours de me donner mon ruban. Alors, j'ai déposé une nouvelle plainte. On verra bien... »

Un temps, et puis : « Quoique j'en arrive à me demander si j'en ai encore envie... Quand je pense que Papon et quelques autres ont pu l'obtenir et le garder sans problème malgré leurs saloperies, je me pose la question de savoir si un tatouage genre "Ni Dieu ni maître" ne me conviendrait pas mieux. »

Bernard Morrot

 

 

 


 

 

 

BOULEVARD VOLTAIRE
Juillet 2016

www.bvoltaire.fr

Une médaille pour les victimes du terrorisme a été instituée… le 13 juillet.

La comédie de la compassion dont ils sont l’objet masque l’impéritie du pouvoir qui les a laissés mourir.

Certains rient dans les cimetières, d’autres gesticulent sur la promenade des Anglais : peut-être la moins mauvaise façon d’exprimer notre respect pour les morts du 14 juillet est-elle d’épingler les singes qui nous gouvernent et qui, ayant été incapables de les protéger, se moquent carrément d’eux.

La dernière trouvaille de Ratatram et Glouglou est d’instituer une « médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme ». Le décret signé du tandem Valls-Hollande date du 13 juillet. Ils ont le sens du timing. C’est un bel objet : cinq pétales blancs intercalés d’oliviers, avec au revers deux drapeaux français entrecroisés.

À l’origine, le président de la République voulait décerner la Légion d’honneur à toutes les victimes du 13 novembre, mais un grand chancelier quelconque lui a fait observer que la Légion d’honneur prétend récompenser le mérite, alors que les victimes du terrorisme n’ont d’autre mérite que leur malheur, celui de s’être trouvées au mauvais moment au mauvais endroit.

Le préposé au bon sens terre à terre aurait pu faire valoir d’autres arguments. Que la Légion d’honneur est discriminatoire, par exemple : c’est un vestige de la préférence nationale, puisque nul ne saurait l’obtenir à titre normal s’il n’est français ; d’ailleurs, les enfants en sont privés et le conseil de l’ordre ne veille à la parité homme-femme que depuis 2008. Daech, lui, est bien plus égalitaire, et François Hollande pourra décorer pêle-mêle étrangers, femmes et enfants.

La médaille des victimes du terrorisme présente d’autres avantages : nul ne pourra l’acquérir par trafic auprès du gendre du président de la République, comme cela s’est fait du temps de MM. Wilson et Grévy. Nul ne pourra non plus en priver personne, à la différence de ce qui est arrivé à Papon, Galliano, Pétain ou Lance Armstrong.

De méchants esprits se demanderont si cette décoration est vraiment utile. Du temps des sauveteurs bretons (ils avaient une jolie devise, celle du duché de Bretagne, Potius mori quam foedari, plutôt mourir que se déshonorer), on donnait des médailles aux sauveteurs, pas aux victimes. Mais dans la France solidaire de Ratatram et Glouglou, les deux statuts se valent et signalent le citoyen de l’État de droit en butte aux attaques de la barbarie. Ce statut est la protection que l’État socialiste offre à ses sujets, avec aussi l’état d’urgence, un mot si efficace que le sultan Erdoğan, qui n’est pas une fillette, l’a repris à son compte. Il est normal qu’il soit signalé par une médaille spéciale, qui coûte moins cher à la République française que les dispositifs compliqués susceptibles d’arrêter le terrorisme.

Un dernier point. La nation, ou ses représentants légaux, entend montrer sa reconnaissance aux victimes. Bien. Mais il faut préciser. Quel services ont-elles rendu, et à qui ? Ici, on a du mal à sourire, car le sang scelle l’ignominie : on décore les morts du 14 juillet et du 13 novembre parce que la comédie de la compassion dont ils sont l’objet masque l’impéritie du pouvoir qui les a laissés mourir. Ratatram et Glouglou ne sont pas seulement des guignols, ce sont des criminels.

Martin Peltier

 

 

— o — o — o — o —

 

 

 

 

 

 

 

 

 www.france-phaleristique.com